Enseigner le taiji aux enfants, un défi
En 1998 Maître Chen Xiaowang créait pour Jonas, fils de Regula et Daniel Stehli-Schär, une forme spécialement dédiée aux enfants, ainsi donc, l'enseignement du taiji à de jeunes pratiquants est déjà une longue histoire pour Regula. Elle entraîna tout d'abord un premier groupe d'une dizaine d'enfants, dont son fils, pendant trois à quatre ans, puis un second.
Depuis cinq ans maintenant, elle a fondé l'association "Sansong kids" dont elle est la présidente. Outre la pratique du taiji, l'association met encore l'accent sur l'organisation d'événements tels que balades en été avec pic-nic, vente de gâteaux, démonstration à l'attention des parents ou pour l'inauguration du centre "Sansong" à Olten. La collaboration avec les parents y occupe également une place importante
Samedi 3 septembre 2016, j'ai le plaisir d'assister à une séance "taiji kids". Il fait beau, Regula a donc donné rendez-vous aux enfants dans le parc municipal, situé à quelques minutes à pied de sa salle "Sansong". Il est presque 10 heures, les enfants arrivent peu à peu. Maintenant, ce sont quatre filles et quatre garçons, âgés entre neuf et douze ans qui prennent place sur un terrain qui doit, à mon sens, d'ordinaire accueillir les joueurs de pétanque. Ils pratiquent le taiji à raison d'une séance hebdomadaire depuis six mois pour certains et quelques années déjà pour d'autres.
Après quelques minutes d'échauffement, voici le temps d'un standing, soutenu par la voix de Regula et permettant aux enfants de s'installer dans la posture. Regula passe de l'un à l'autre, relevant, ici, un menton, redressant, là, un dos, d'un geste doux comme une caresse. Le calme s'installe autour des enfants. Les promeneurs dans le parc ralentissent le pas et observent du coin de l'œil ces bambins immobiles, sereins et pourtant déjà tellement concentrés. Le standing ne dure que quelques minutes, c'est le credo de Regula : la pratique doit être avant tout un plaisir, alors, dans ce cours, elle fait en sorte d'éviter toute forme de stress et les contraintes sont minimales. Toutefois le sérieux se doit d'être au rendez-vous et elle n'hésiterait pas à le rappeler.
Les séquence s'enchaînent, d'abord, étirements (singe accroupi – écartement des jambes accroupi), mouvements de qigong, la forme "enfants", ludique et vive, ensuite quelques minutes de démonstration de la forme Laojia Paochui avec l'une de ces jeunes élèves plus avancée et finalement la pratique du sabre. Tout au long de la session, Regula s'approche de l'un ou l'autre enfant et le corrige avec délicatesse. Voici déjà presque une heure qui vient de s'écouler. Sur une ligne, les enfants saluent Regula, puis viennent lui serrer la main et se dispersent.
Installée maintenant à la terrasse d'un café, devant un thé de menthe (au citron et avec très peu de sucre !), Regula m'explique : Avec le soutien de Maître Chenxiaowang, elle a mis en place un système de certification pour les juniors. Comme les adultes, les enfants passent un examen devant maître Chen ou maître Chen Yingjun. Tout d'abord, il s'agit pour eux de présenter la forme "enfants", lorsque celle-ci est validée, ils peuvent alors se présenter pour le sabre (celui-ci est pratiqué tous les jeudis soir, en parallèle avec Laojia Paochui, le standing et les reeling silk). Lorsqu'enfin les jeunes obtiennent la certification pour Paochui, Regula leur offre une tenue de taijiquan.
Tout cela est conçu de sorte à conduire ces enfants du stade "taiji pour enfants" à celui de la pratique du taiji pour adultes. La difficulté néanmoins est de les faire continuer lorsqu'arrive la puberté puis l'entrée en apprentissage ou la poursuite des études. En effet, rares sont ceux qui vont persévérer à ce moment-là. Pourtant, Regula retrouvera certains d'entre eux, quelques années plus tard dans ces cours.
Pédagogue avant tout, Regula se pose aussi de nombreuses questions : L'esprit de compétition a-t-il sa place dans le "taiji kids" ? Selon maître Chenxiaowang : Simplement penser "Je veux gagner " endurcit ; le livre "Kinder in Balance" affirme : l'esprit de compétition rend les enfants plus forts, même lorsqu'ils perdent.
Bien sûr, la question "comment motiver ces jeunes à continuer de pratiquer le taiji ? " reste centrale, tout comme celle de la pertinence de les initier au Tuishou.
Si enseigner le taiji aux enfants est bien un défi, Regula l'a relevé avec compétence. Elle a su créer un climat de confiance et de complicité, empreint de respect mutuel, de sérénité. C'est avec grand plaisir que j'ai assisté à cet entraînement.
Il serait illusoire de tenter de comparer l'attitude de ces jeunes pratiquants à Olten avec celle des enfants chinois. Pour un petit chinois s'initiant au taiji, la notion de groupe, de collectivité fait culturellement partie de lui. En Suisse, c'est l'individualisme qui prédomine. Il ne s'agit pas ici de faire l'apologie d'une ou l'autre culture, mais simplement de remarquer qu'il est bien moins naturel à nos enfants de se plier à la rigoureuse discipline des mouvements parfaitement synchronisés lors des enchaînements que cela ne l'est pour un petit chinois.


